Jean René Minelli - 1

Carnet de course

Grande Traversée des Alpes à skis hiver 2004

Grande Traversée des Alpes à skis hiver 2004

Grande Traversée des Alpes à skis hiver 2004

TRAVERSEE DES ALPES A SKIS
Le grand voyage

Du 15 janvier au 24 avril 2004, nous avons traversé les Alpes à ski d’est en ouest dans leur plus grande longueur : des premières montagnes viennoises proches de la frontière hongroise à Menton où les Alpes se jettent dans la mer. Rencontrant beaucoup de neige et de mauvais temps, de col en col nous avons foulé la neige, fait notre trace. Des évènements, voilà l’essentiel.

CONCEPT DE LA TRAVERSEE

C’est avant tout un mélange de genre : le projet personnel de réussir la traversée des Alpes à skis avec mes amis, d’inventer une route, réaliser un rêve, mais également faire en sorte qu’il puisse être un projet professionnel de guide. En effet ce grand voyage était ouvert à mes clients sur 15 raids que j’avais proposé à ceux qui souhaitaient faire un bout de chemin avec nous. Un temps plus ou moins long, un temps particulier à la suite de tout ce que nous avions déjà partagés ensemble en montagne Une proposition unique dans ma vie de guide. Ce double projet a nécessité une organisation minutieuse en terme de calendrier d’itinéraire de logistique et de recherche de partenaires. J’ai opté pour des solutions simples et faciles a mettre en œuvre.

Nous avons toujours pris notre temps sans jamais chercher a faire un temps. Sans éthique particulière, nous avons skié au maximum évitant les routes quand c’était possible. Certaines jonctions ont été réalisées en bus, taxi, train ou remontées mécaniques. Il est bien évident que se priver de ces moyens de transports occasionnels, nous aurait contraint à des marches inintéressantes sur les routes.

UN AFFAIRE DE GROUPE

Nous étions quatre a avoir prévu de faire l’intégrale de la traversée, trois autres ont été très proches de nous, pour une longue période de 2 à 3 mois ce qui portait l’équipe du noyau dur à 7 personnes. Celui-ci c’est avéré très fort, vraiment soudé et tendue vers le même objectif. En fonction de notre effectif et du niveau des raids proposés, j’avais limité le nombre de places ouvertes aux clients. Les accueillir au fil de la traversée était un vrai pari eu égard aux niveaux, aux expériences et aux motivations qui s’avérèrent très diverses. L’arrivée de nouvelles individualités au grès du voyage fût toujours très riche et devint un véritable facteur d’équilibre relationnel ainsi qu’un bon stimulant. Le risque de désaccord était bien réel et notre réussite fût une vraie histoire d’amitié où chacun a pu trouver sa place tout en sachant qu’il pouvait compter sur les autres.

GUIDE NOMADE

Dans cette aventure je fus guide cent jours de rang, qu’il y ait des clients ou non. Ce rôle de leader n’a jamais été remis en cause par le groupe. L’enjeu majeur, était celui de faire les choix les plus justes pour notre sécurité et la réussite du projet. Cent jours, skis aux pieds face à la montagne hivernale le plus souvent sur des terrains inconnus, c’était pour moi l’occasion d’exercer le métier en immersion totale sans jamais être sollicité par un autre souci que celui de fouler la neige marcher devant et d’aller toujours plus à l’ouest. Au fil des jours la neige est alors devenue une seconde nature, le mauvais temps une péripétie, ma responsabilité facile a assumer. Les petits soucis du quotidien : trouver le refuge, le bon col, savoir faire le forcing ou demi-tour, trouver le bon passage, la bonne neige, éviter l’impasse, doser les efforts, bien sentir le groupe, tous cela eut durant tout ce voyage une saveur particulière : celle des plaisirs simples. J’étais à ma place ! Rarement j’avais ressenti pareil équilibre même au cours d’une saison de raid bien remplie.

Je devins donc le guide nomade que ses clients rejoignaient. Ce projet était le mien et leur motivation était de partager une partie de ce voyage d’exception découvrant à la clef un nouveau massif des Alpes, belle opportunité pour consolider notre relation guide compagnon. Il s’établit ainsi un équilibre fragile, celui d’allier véritablement ma passion du ski de montagne et mon métier sur un projet hors norme commerciale.

ITINERAIRE

Nous avons choisi notre itinéraire en nous inspirant de toutes les expériences de nos prédécesseurs, partir de Vienne reste cependant marginal et rallonge considérablement le raid. En effet bon nombre partent de Slovénie, à noter aussi qu’il est classique de commencer ou de finir la traversée au sud de Salzbourg en Autriche. Point de standard donc ! La beauté du tracé et l’élégance de la ligne furent déterminant dans nos choix. Ainsi avons nous traversé l’Autriche - sanctuaire du ski - pendant 45 jours. Si vous regardez une carte vous verrez que l’idée n’est pas si saugrenue ! La route suivie semble celle qui nous a permis d’évoluer skis aux pieds le plus souvent et de pouvoir tenir le timing des conditions et des saisons. La traversée était prévue sur une centaine de jours et nous souhaitions finir à ski...

Le sens de la marche d’est en ouest c’est avéré bon pour plusieurs raisons : - altitude moyenne des hébergements des 25 premiers jours aux environs de 700 m (enneigement garanti au début de l’hiver, impossible a réaliser au printemps). - dans l’autre sens nous n’aurions pas eu de refuges gardés dans la partie centrale (cette option nous a permis de profiter des refuges gardés dés la Silvretta le 25/02) - nous avons skié jusqu’à 1800 m (le 23/04) à 20 km à vol d’oiseau de la mer (il semble difficile de faire mieux même en janvier). - globalement nous avons très peu porté les skis. Nos dernières descentes se sont déroulées sur des versants sud à des altitudes assez élevées, dans l’autre sens nous aurions skiés des pentes orientées est à de très basses altitudes.

Notre fil d’Ariane

Je l’avais longuement préparé et suis persuadé que cela a fortement contribué à notre réussite. Nous avions pris l’option de cartes au 1/50000ème pour les Alpes viennoises et les Niedere Tauern, plus léger mais moins précis... pour tous les autres massifs nous avions la couverture au 1/25000ème. Les cartes routières (série orange) 1/400000ème furent les documents références pour l’élaboration du tracé, elles n’ont jamais quittées notre sac, il est toujours bon de savoir où débouchent les vallées plus en aval.

Les grandes lignes

Départ le 15 janvier 2004 De Losenheim à 50 km au sud ouest deVienne.

Alpes viennoises Autriche En 11 jours du 15 au 25 janvier de Losenheim à Trieben Schneeberg, Raxalpe, Schneealpe, Hochschwab, Eisenerzer Alpen

Niedere Tauern Autriche En 8 jours du 26 janvier au 2 février de Trieben à Koschach Rottenmaner Tauern, Wolzer Tauern, Schladminger Tauern

Hohe Tauern Autriche En 20 jours du 3 au 22 février de Koschach à Sölden Ankogel, Hohe Sonnblick, Goldberg, Grossglockner, Granagruppe, Venediger, Zillertal, Tuxer Alpen, Stubai

Tyrol Autriche En 6 jours du 23 au 28 février de Sölden à Guarda Otztal, Silvretta

Grisons Tessin Suisse Italie En 12 jours du 29 février au 11 mars de Guarda à Airolo Basse Engadine, Val di Livigno, Haute Engadine, Avers Rhein, Rheinwald, Leventina, Val Bedretto, Val Formazza,

Valais Alpes Lépontines Suisse Italie En 11 jours du 12 au 22 mars de Airolo à Zermatt Goms, Ossola, Col du Simplon, Mischabels et Mont Rose

Val d’Aoste Italie En 8 jours du 23 au 30 mars de Zermatt au col du Nivolet Col du Téodule, Grand Paradis, Val Salvarenche

Savoie Piémont France Italie En 8 jours du 31 mars au 7 avril du col du Nivolet à la vallée étroite Vanoise, Maurienne, Thabor, vallée étroite

Hautes Alpes, Alpes de haute Provence France En 7 jours du 8 avril au14 avril de vallée Etroite à Larche Briançonnais, Queyras, Ubaye

Alpes Maritimes France En 10 jours du 15 au 24 avril de Larche à Menton Mercantour, Arrière Pays niçois, Cote d’Azur

Trois genres bien différents

Raid atypique Les premiers massifs autrichiens (Alpes viennoises et NidereTauern) sont assez facile à traverser au début de l’hiver et bénéficient d’un bon enneigement (climat continental). Le relief est de type pré alpin pouvant être très raide avec beaucoup de forêts les étapes se déroulaient souvent sur de longues distances. Nous avons fait étape en Gasthof, hôtel, 1 refuge gardé et 2 non gardés.

Raid engagé Les Hohe Tauern furent les premiers massifs glaciaires de notre traversée, cette seconde partie fût sans conteste la plus difficile et la plus engagée car nous étions au cœur de l’hiver sur un terrain très alpin et les refuges n’étaient pas gardés. De plus nous étions peu nombreux 5 personnes du noyau dur sans clients, les sacs étaient très lourds. Cependant pour cette période nous n’avons jamais eu plus de quatre jours d’autonomie sur le dos, nous avons toujours pu nous ravitailler dans les villages.

Raid standard Puis nous avons suivi au plus prés la frontière suisse Italienne traversant les Grisons, le Tessin. Au 18 mars nous étions au col du Simplon. Nous avons ensuite traversé le Valais, le Val d’Aoste, la Vanoise, pour arriver le 8 avril au col du Montgenèvre. 15 jours à travers les Alpes du sud nous ont suffi pour rallier la mer le 24 avril. Les Alpes Maritimes étaient bien enneigées, nous avons marché seulement 1 jour et demis jusqu’à la plage. Cette troisième partie était plus abordable, les jours étant plus longs et les refuges gardés.

LOGISTIQUE

Aucune assistance extérieure n’était organisée, mais nous avions fait 7 dépôts (nourriture, cartes, matériel d’alpinisme, pellicules photo, vêtements, bouquins etc.) pendant notre voyage en voiture jusqu’à Vienne. Nous avons fait ces dépôts dans des hôtels et un bureau des guides sans demande préalable. Le système était simple et sans faille, nous avons compté sur la gentillesse et l’honnêteté des gens, nous avons bien fait ! Aucun matériel ni véhicule n’est resté derrière nous, car nous avons mis à profit les allers et venues des clients et des membres du noyau dur, rien n’était calculé à l’avance mais cela a bien fonctionné.

Pour les clients, j’avais établi un calendrier de rendez-vous, édité un programme et une fiche technique détaillée par raid. Les participations étaient gérées par un intermédiaire à Grenoble (SERAC organisation). L’enjeu était d’être au rendez-vous, nous l’avons toujours été. Afin de respecter au mieux le calendrier, l’esprit de la traversée a été en permanence maintenu et les clients en ont accepté les contraintes : enchaînement de cols, beaux sommets que nous n’avons pas eu le temps de gravir, massifs traversés au plus court, longues étapes. Il était prévu 3 jours de battement ou de repos tous les 20 jours, pour pallier à la fatigue et aux conditions nivologiques et météorologiques, ainsi qu’aux contraintes de rendez-vous. Ces jours de battement ont été arbitrairement disposés dans la programmation et utilisés en fonction de tous les aléas précités.

Pour les hébergements, nous avions établi à l’avance une liste. Nous avons écris à tous les gardiens de refuge, les sections gérantes et les clubs nationaux, en présentant en plusieurs langues notre projet et en sollicitant la gratuité pour les nuits du noyau dur. Une grande majorité des nuits nous furent ainsi offertes. L’unique club absent à l’appel fut le CAS. Pour les hébergements en vallée nous faisions les réservations au fur et à mesure de la traversée.

METEO

Pendant cet hiver 2004 le temps a été particulièrement mauvais, et il fallait pour réussir un tel projet partir par tous les temps ! Nous avons fait demi-tour six fois seulement, souvent en raison de la combinaison mauvais temps, neige dangereuse. Au finish nous décomptons 33 jours de beau temps pour 21 jours de temps médiocre et 30 de mauvais temps. Nous avons essuyé beaucoup de vent et n’avons pas vu la queue d’un anticyclone avant fin mars ! Le temps était très souvent instable donc imprévisible. Les prévisions lorsque nous en avions étaient peu fiables. Nous avons régulièrement utilisé le GPS pour l’orientation dans le mauvais temps en l’allumant avec parcimonie (autonomie oblige).

NIVOLOGIE

En ce qui concerne les aléas et les risques de la neige, il faut avoir un peu de chance et nous en avons eu ! L’enneigement fut excellent et très abondant parfois. Il était difficile de faire des prévisions en terme de risque d’un jour sur l’autre tant les conditions étaient différentes d’une vallée à l’autre d’un massif à l’autre. Il fallait donc composer au coup par coup et faire preuve de beaucoup de souplesse et de feeling. Globalement durant toute la traversée j’ai très peu observé de départ naturel d’avalanche malgré des conditions parfois impressionnantes, épaisse couche de neige récente, vent multidirectionnel, épaisse sous couche fragile (quasi constant pendant au moins deux mois). Nous n’avons déclenché qu’une seule plaque par surcharge (assurance à la corde). Le Siroco (tempête de vent du 21 février) nous a sans doute sauvé la mise, en effet le sable rapporté a permis à une croûte de regel de se former malgré des températures assez basses (rayonnement des grains de sable). Celle-ci à permis de stabiliser efficacement le manteau protégeant de l’effondrement les sous couches fragiles soumises à la surcharge des neiges récentes qui n’ont pas manqué de tomber ou d’êtres rapportées par le vent. Nous avons observé se phénomène sur l’ensemble de notre itinéraire et il ne nous a jamais posé de problème même avec les rares timides réchauffements que nous avons connus sur la fin.

RENCONTRES, ACCUEIL ET SOLIDARITE

Durant cette traversée nous avons été chaleureusement accueillis dans bien des villages et des refuges, notre statut de skieurs voyageurs nous a sans doute ouvert beaucoup de portes. Nous avons traversé des montagnes habitées et entretenues où les cultures peuvent êtres bien différentes, mais ce qui nous a marqué, c’est le plaisir que tous les alpins ont de vivre dans leurs vallées. La diversité des services rendus, qui une lessive, une pièce de fixation, un transport, un transfert de matériel, un repas offert, une petite carte à notre départ le matin tout cela à fait de ce voyage un vrai bonheur. Malgré les problèmes de langues, les échanges furent de qualité et nous avons souvent senti que les gens comprenaient ce que nous étions en train de réaliser. Comme son nom l’indique l’alpinisme est sans doute la clef de voûte d’une culture universelle bien vivante sur tout l’arc alpin. C’est sûrement cela qui a suscité tant de solidarité à l’encontre de notre modeste traversée des Alpes.